1. L’opération Sultan
    Nom donné par les autorités nazies couvrant les évènements qui se sont déroulés du 23 janvier à la mi-février 1943.

En tant que fille de Déporté du Vieux Port à Sachenshausen, je rappelle devant vous les tristes évènements qui ont blessé la ville et ses habitants au cœur de l’hiver 1943.
J’avais 6 mois lorsque le 24 janvier au petit matin, j’ai quitté définitivement le logis familial aux bras de mes parents ainsi que toute ma famille : grands-parents, oncles, tantes, cousins, voisins et quelque 20 000 personnes expulsées par la police française sur ordre des Allemands.

Regroupées sur les quais du port près de l’Hôtel de Ville, 12 000 personnes qui ne pouvaient justifier d’un second domicile furent transportées en tramways à la gare d’Arenc.  De là, elles furent convoyées à Fréjus où des camps militaires très mal préparés devaient les accueillir. 

Le retour des personnes expulsées se déroula progressivement pendant la semaine suivante mais, il leur fut impossible de retrouver leurs habitations, le quartier étant condamné à la démolition par le dynamitage préparé par les soldats allemands.
Cependant à Fréjus, 500 personnes – surtout des hommes dans la force de l’âge – furent retenues par les Allemands. Embarquées dans des wagons, le train les emmena au camp allemand de Royallieu près de Compiègne. Mon père était de ceux-là.
En arrivant ils retrouvèrent les quelques 1300 raflés à leur domicile les 22 er 23 janvier dans les quartiers de l’Opéra et du centre-ville. 90% d’entre eux étaient juifs.

Pourquoi ces rafles, ces arrestations et ces expulsions ?

Hitler avait de nombreuses raisons de détester Marseille.
– Son idéologie raciste condamnait cette ville cosmopolite où vivaient de nombreuses minorités.
– La présence de Juifs dans la cité lui donnait l’occasion d’appliquer la « Solution finale » c’est-à-dire de faire disparaitre tous les Juifs d’Europe.
– Les attentats à Marseille qui suivirent l’entrée des Allemands en novembre 1942, lui donnaient le prétexte de mâter la Résistance et tous les opposants.
– La mauvaise réputation de la ville et plus particulièrement celle qui touche les quartiers populaires du Vieux Port lui offrait l’occasion de détruire un quartier stratégique, d’éloigner ses habitants, enfin, de faire un exemple pour montrer sa puissance de nuisance et de faire peur.
– Enfin, à la suite des revers militaires allemands sur le front oriental en URSS et le débarquement en Afrique du Nord, de nouveaux soldats furent mobilisés en Allemagne. Pour les remplacer, l’opération « Écume de mer » (Meerschaum) qui visait à ponctionner de la main-d’œuvre dans les pays occupés, fut appliquée avant le STO et les déportés du Vieux Port en furent victimes.

Le bilan de l’opération Sultan fut dramatique

– Au nom de l’antisémitisme sur les 1300 Juifs raflés à Marseille, 755 ont furent déportés pour être assassinés au camp d’extermination de Sobibor, 91 furent envoyés au camp d’Auschwitz-Birkenau.
Au nom de la répression et du racisme sur les 500 hommes criblés à Fréjus, les 2/3 furent déportés en Allemagne dont la majorité au camp de travail forcé de Sachsenhausen (258). Mais aussi de Buchenwald, Neuengamme, Mauthausen, Aurigny … ils étaient  condamnés à travailler dans des conditions terribles jusqu’à la mort.

Au nom de l’intolérance, sous prétexte d’insalubrité et de la dangerosité supposée des habitants, des quartiers nord du Vieux Port (Saint Jean et rues à proximité de la mairie) furent dynamités, laissant 14 hectares de ruines (sauf quelques bâtiments sauvegardés) faisant disparaître le cœur historique d’une ville âgée de plus de 2600 ans !

Devant ce monument emblématique du Déporté, il ne s’agit pas de ressasser le passé mais de rester en alerte face à la résurgence du racisme, de l’antisémitisme, de l’intolérance et de la violence qui malheureusement marquent notre monde actuel.  

Précisions :
Les quelques statistiques mentionnées correspondent au travail de recherche d’une étudiante de l’Université de Caen réalisé à partir du recensement des entrées à Compiègne des deux convois du 24 janvier à partir de Marseille et du 31 janvier à partir de Fréjus.
Texte écrit par Renée Lopez-Théry avec Francine Escalier. Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

2. Marseille 1943, les rafles oubliées

Le lundi 15 décembre 2025 à 18h, à l’auditorium de l’Ambassade de France à Berlin, s’est tenue une conférence sur le thème « Marseille 1943, les rafles oubliées » avec la participation du Collectif Saint-Jean 24 janvier 1943, devant une salle de 200 personnes dont 120 élèves venus de différents établissements de Berlin et du Brandebourg.

Avec M. Julien Acquatella, responsable de la CIVS à Berlin[1], qui en a assuré l’organisation, il y a d’abord eu les discours de Mme Lena Guyomarc’h, Première Secrétaire de l’Ambassade, de M. Rüdiger Mahlo, représentant de la Jewish Claims Conférence en Allemagne, et de Me Pascal Luongo, avocat au barreau de Marseille et co-président du Collectif. Ils ont rappelé le contexte historique de la tragédie du Vieux-Port, tout en soulignant la vigilance nécessaire face à la montée du révisionnisme et du nationalisme partout en Europe et au-delà. « Les discriminations, la mise au ban de la société, le racisme et l’antisémitisme conduisent aux pires crimes contre l’humanité. » Me Luongo a souligné l’impensable oubli dans lequel cette rafle est tombée, puis a présenté les raisons qui l’ont conduit à déposer une plainte contre X pour crime contre l’humanité.

Une table ronde a ensuite réuni cinq témoins de la rafle du 24 janvier 1943 :  M. Antoine Mignemi, témoin des rafles et président du Collectif, Mme Suzanne Fritz, M. Gérard Agresti et M. Claude Arovas, M. Antoine De Gennaro, témoins des rafles, et fils de déportés. Ils ont raconté les détails de la rafle du Vieux-Port qui s’est abattue le 24 janvier 1943 sur leur quartier où habitait une population nombreuse et modeste, majoritairement venue d’Italie et notamment de Naples, les 20 000 personnes de tout âge, hommes, femmes, enfants, que l’on arrête et déloge de force, dont 15 000 sont transférées, via la gare d’Arenc, vers les camps militaires désaffectés de Fréjus où trois personnes décèderont.

Du 1er au 17 février 1943 s’opère le dynamitage systématique du quartier Saint-Jean qui va détruire 1 500 immeubles et commerces sur 14 hectares, et 82 rues disparaissent de la carte : le cœur historique de Marseille n’est plus et nul ne reverra sa maison ni ses biens. Ordonnée par Hitler lui-même, cette opération est réalisée avec la collaboration des autorités et de la police française.

Plus de 500 Marseillais sont alors conduits vers le camp d’internement de Royallieu à Compiègne pour être ensuite déportés dans des wagons plombés vers différents camps de concentration dont principalement le camp d’Oranienburg-Sachsenhausen. L’un des témoins, adhérent de l’Amicale, a fait part de la riche expérience vécue lors du pèlerinage de 2024 sur les différents sites de commémoration, et notamment celui du Bois de Below. Il a évoqué, à l’appui du récit de son père Roger Agresti, matricule 64964, le chemin de croix subi par les Marseillais depuis Fréjus, en passant par Compiègne, les wagons plombés vers Sachsenhausen, les terribles conditions de survie dans le camp et ses kommandos, puis la Marche de la mort. En contrepoint, il a livré cette réflexion de Roger : « Dans cette jungle, cette tour de Babel, dans cet enfer qu’étaient les camps de concentration nazis, naissaient contre l’attente de l’ordre S.S., la solidarité, cette chaleur humaine, l’amitié, la fraternité. »

Des documents photographiques et d’autres informations sont consultables sur la page Facebook du Collectif : https://www.facebook.com/larafleduvieuxport

Collectif Saint-Jean 24 janvier 1943

[1] Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémites

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